La «plus puissante armée coloniale au monde» démystifiée

Bataille d’El Djorf

La grande bataille d’El Djorf (22-28 septembre 1955) qui fit rage, une semaine durant, dans la montagne El Djorf (commune de Stah Guentis, dans la wilaya de Tébessa), était bien plus qu’un simple affrontement entre une armée coloniale décidée à étouffer le cri de liberté qui déchira la nuit une année auparavant, et des Moudjahidine ayant fait le serment de libérer leur pays du joug de l’oppression.

C’était bien plus que cela, en effet, ne serait-ce qu’au regard de la cinglante défaite infligée aux forces d’occupation françaises par un groupe de valeureux combattants qui, pourtant, ne faisaient le poids ni en nombre, ni en armement. Un groupe d’hommes hardis, déterminés et pugnaces qui parvinrent à faire plier, il y a 68 ans, la «plus puissante armée coloniale au monde». Un groupe de combattants qui réussirent, et ce n’est pas le moindre de leurs exploits, à porter la question algérienne sur la scène internationale.
Malgré le relief difficile de la région, caractérisé par des montagnes rocheuses et escarpées, cette épopée historique, dont la wilaya de Tébessa commémore, cette année, le 68ème anniversaire, est considérée par les historiens comme l’une des batailles les plus sanglantes et les plus féroces de l’Histoire de la guerre de libération nationale.
La grande bataille d’El Djorf a été caractérisée par la présence, sur le front, de quelques-uns parmi les plus éminents Moudjahidine de l’Algérie en lutte dans la région des Aurès-Nemamcha : Bachir Chihani, Abbas Laghrour, Adjel Adjoul, Lazhar Cheriet, El Ouardi Guettal, Farhi Saï alias «Babana», Omar El Bouksi, Zine Abbad, Mohamed Ben Adjroud, Amar Brik uhammad bin Ajroud, Ammar Brik, Laïd Saï et autres.
Rencontre dans sa maison familiale, l’un des acteurs de cette épopée, le Moudjahid Nasr Bouabida, un octogénaire encore alerte, a révélé que la bataille historique d’El Djorf a été «marquée par une organisation rigoureuse et une coordination complète entre les groupes de combattants constitués d’hommes intrépides, mus par la seule volonté de libérer leur pays». «Malgré la difficulté de mouvements dans les montagnes d’El Djorf, en dépit du terrain accidenté, le manque d’équipements, d’armes et de munitions, malgré aussi la pluie qui s’était invitée au 3ème jour de la bataille, l’unité des Moudjahidine et leur cohésion ont permis un succès retentissant, éclatant», se souvient le vieil homme avec une émotion qu’il peine à dissimuler.
«Les Moudjahidine ont donné aux soldats français et au monde entier une leçon de sacrifice et de courage, ils se sont adaptés à des conditions dantesques pour réussir, au final, à sortir victorieux et, surtout, à donner une bouffée d’oxygène et beaucoup de stimulation à tous les autres djounoud de la liberté dans les montagnes et les maquis», confie M. Bouabida, toujours aussi ému.
Le secrétaire de wilaya de l’Organisation nationale des Moudjahidine, Mohamed-Cherif Douaifia, a considéré, de son côté, que la bataille d’El Djorf était «la plus terrible et la plus célèbre de l’Histoire de la glorieuse Révolution». Il a noté que les forces françaises d’occupation, «face à 400 Moudjahidine sous-armés de l’Armée de libération nationale (ALN), avaient mobilisé plus de 40.000 soldats, appuyés par l’artillerie et l’aviation dans le but d’encercler la montagne».
Après plusieurs jours d’affrontements, les combattants de l’ALN sont parvenus à tuer plus de 600 soldats français, à abattre 4 avions de combat et à récupérer un butin de guerre conséquent, constitué de dizaines d’armes et de munitions. Ils ont aussi, et surtout, contribué à internationaliser la cause algérienne auprès de l’Organisation des Nations-Unies (ONU). 100 martyrs tombèrent, durant cet affrontement devenu légendaire, sous les armes de l’armée coloniale française.

Restauration de la confiance dans les rangs des Moudjahidine et internationalisation de la cause nationale
Tarek Aziz Ferhani, chercheur en histoire, spécialisé dans la Révolution algérienne, a déclaré que la grande bataille d’El Djorf a «redonné confiance aux révolutionnaires algériens, après la défaite majeure qu’ils ont infligée à l’armée d’occupation française, réputée invincible , et leur a remonté le moral tout en décuplant leur force et leur enthousiasme pour mener d’autres batailles et remporter d’autres victoires».
Ce chercheur a ajouté qu’à la faveur de cette victoire probante, «les Moudjahidine ont mené d’autres batailles mieux préparées, mieux planifiées et servies par de meilleures stratégies de combat ». Les forces françaises d’occupation se sont, dès lors, mieux rendu compte de l’étendue de la bravoure et de l’esprit de sacrifice des Moudjahidine qui n’étaient obnubilés que par la victoire et l’indépendance de leur pays».
Ferhani a également souligné que la grande bataille d’El Djorf est aujourd’hui enseignée dans les plus grandes académies militaires en tant que modèle de stratégie réussie dans les «guerres de montagne» où les facteurs naturels et climatiques sont mis à profit pour combattre et, si nécessaire, battre en retraite pour revenir en se faufilant entre les escarpements rocheux, ce qui épuise l’ennemi».
Pour sa part, Ahmed Chenti, professeur d’histoire à l’université de Tébessa, a déclaré que la wilaya de Tébessa, qui fut «le théâtre de plus de 100 batailles depuis le déclenchement de la Révolution jusqu’à l’indépendance, était d’une grande importance stratégique compte tenu de sa situation géographique»,
Il a également souligné que la grande bataille d’El Djorf avait « donné une leçon au colonisateur français qui a fini par réaliser l’ampleur de la détermination du peuple algérien à recouvrer son indépendance, n’hésitant pas, pour y parvenir, à consentir le sacrifice suprême.

R.C.