Deux activités artistiques qui demandent beaucoup de savoir et de savoir-faire

Cuisiner et versifier

Ceci est une évidence, surtout pour ceux qui ont fait des essais dans les deux domaines qui apparemment sont étrangers l’un à l’autre mais qui en réalité peuvent aller de pair dans une relation de compatibilité et de complémentarité incontestables puisque bien des poètes depuis la nuit des temps, se sont fait remarquer pour avoir été de bons cuisiniers. En effet dans la poésie, on a pour habitude d’associer des mots pour obtenir des vers qui ont les mêmes sonorités et la même rime qui s’adaptent parfaitement à la chanson, les deux domaines étant très proches l’un de l’autre.

Pour cuisiner, il faut savoir beaucoup de choses comme mélanger les ingrédients pour faire des plats appétissants et nourrissants. En fait, la cuisine au sens large du terme, est un domaine de recherche exaltant tant il se fait dans une ambiance conviviale pour la simple raison que le travail est une affaire de groupe au milieu duquel il y a toujours concertation pour rendre les plats aussi bons que possible. Cela demande beaucoup de recherche au regard des nombreux ingrédients à accommoder pour inventer de nouvelles combinaisons pour confectionner des plats succulents et nourrissants. Comme la poésie, la gastronomie a une longue histoire qui remonte à la nuit des temps. Les premiers ont appris dans le tâtonnement le plus absolu, les premiers cuisiniers, hommes et femmes, ont commencé à mieux connaitre la nature pour savoir les plantes et fruits pouvant être comestibles. Il fallait expérimenter méthodiquement chaque végétal pour connaitre sa valeur nutritive et s’assurer qu’il n’est pas dangereux pour la santé, à l’exemple des champignons qu’il a fallu étudier pour savoir quelles sont les catégories que l’on peut consommer sans prendre le risque d’être empoisonné et les catégories qui sont des poisons mortels ; et attention, il y’a des champignons qui se ressemblent alors que les uns sont comestibles et d’autres qui sont un danger, tout dépend de l’endroit où ils ont poussé. Il en est de même du pourpier inconnu dans beaucoup de régions du monde et qui sert en Algérie à faire un plat excellent qui se cuisine selon différentes recettes.

L’art culinaire demande beaucoup
de savoir et de savoir-faire
Ce qu’on appelle encore l’art de la gastronomie qui n’a jamais cessé d’évoluer vers le meilleur grâce au savoir et au savoir- faire des cuisiniers qui exercent le métier dans une perspective compétitive avec tous les cuisiniers du monde. Faisons un peu d’histoire pour parler de la cuisine de grand-mère faite essentiellement de plantes sauvages. Ces vieilles grands-mères ont beaucoup peiné de leur temps, elles ont trimé dans les travaux des champs, puisque la subsistance est tirée en grande partie des céréales comme l’orge, l’avoine et les fruits secs, produits du terroir cultivés dans les terres travaillées et ensemencées et les légumes secs tels les fèves sèches, petits pois et pois chiches secs constituant l’essentiel de l’alimentation dans la vie traditionnelle. Ajoutez à cela les soupes aux plantes sauvages. Cependant, il fallait savoir cuisiner ces céréales et légumes secs pour l’obtention de plusieurs plats toujours agrémentés de beurre conservé à l’aide de sel puis fondu ou d’huile d’olive. Quant aux soupes aux plantes sauvages, elles étaient excellentes. Nos vieilles qui connaissaient ces plantes sauvages savaient très bien où les trouver dans la nature, elles les avaient expérimentées et connaissaient aussi leur valeur nutritives et leurs bienfaits curatifs, elles les cuisinaient souvent et ça leur donnait une excellente santé. On connait quelques unes de ces plantes, c’est d’abord le pourpier qu’on trouve maintenant, en vente dans certains marchés et qui est cueilli au printemps, la mauve qu’on rencontre partout en Algérie dans les régions humides, l’ortie également trouvable dans les régions humides, mais c’est une plante piquante et qu’on trouve agréable à manger une fois cuite comme ingrédients de cette soupe, la mélisse bien connue par les herboristes et vendue comme plante médicinale. Comme autre ingrédients, il faut citer les poireaux sauvages, les épinards et leurs cousins les blettes. Elles ajoutaient également la mente sauvage, mais comestibles comme toutes les autres qu’elles trouvaient dans la nature. Nos cuisinières ont dû aussi chercher pour découvrir les différentes recettes de tadjine, les pommes de terre qui, quand elles sont bonnes et à la peau fine donne un plat excellent à condition qu’on y ajoute de la tomate et quelques épices. Elles réussissent très bien aussi le tadjine el berqouq. Mais chaque région a ses spécialités, comme à Tlemcen, on prépare à merveille le tadjine sferdjel, ou tadjine aux coings. Mohamed Dib qui est de la région a invité à manger chez lui des écrivains algériens dont Tahar Djaout, partis en France au début des années 1990 pour un colloque sur la littérature , Dib était présent et heureux d’avoir rencontré ses concitoyens ; aussi ils ne savaient pas que Dib, meilleur écrivain connu à travers le monde était également un bon cuisinier et en présence de ses invités, il a mis un tablier de cuisinier pour leur cuisiner le tadjine sferdjel, une belle anecdote qui montrent que même les hommes font de bons plats lorsqu’ils s’y mettent.
Dans notre pays, nous avons cet avantage de pouvoir manger du couscous qui a toujours été l’aliment de tout le monde riche ou pauvre et il n’est pas facile de le faire convenablement de sorte qu’il donne envie de manger. Généralement, il est accompagné de bouillon aux légumes frais ou aux légumes secs qu’il faut savoir préparer pour rendre l’ensemble agréable à manger. Un jeune étudiant en denrées alimentaire a réalisé un magister sur le couscous dans lequel il a parlé de près de quarante façons d’apprêter le couscous ; à titre d’exemple, on peut citer le couscous au beurre fondu agrémenté de sucre glace et garni de viande, le couscous aux raisins secs accompagné de lait ou de lait caillé, le couscous au bouillon de légumes secs ou de légumes frais, chacune de ces préparations a sa saveur propre. Nous remarquons après ce bref tour d’horizon que la cuisine connait une évolution notable dans le sens du progrès. Mais apprendre à cuisiner n’est pas une mince affaire, le savoir et le savoir faire se fait toujours par la transmission. Lorsque les apprenants prennent au sérieux leur tâche, généralement l’apprentissage se fait dans le respect des normes et la nouvelle génération assure la continuation du patrimoine culinaire en ayant en permanence l’idée d’innover.

Quant à la versification, c’est un tout autre domaine
Et comme la cuisine, elle est fondée sur la beauté. Que c’est beau de réussir une nouvelle recette de cuisine ! Et que réussir à élaborer un poème pour celui qui essaie de versifier malgré les difficultés que cela implique, c’est magnifique. La plupart des bons poètes savent aussi cuisiner. Nous en avons un exemple en Mohamed Dib qui a été poète avant de devenir romancier et il a été un bon cuisinier, d’autres écrivains le disent après l’avoir vu à l’œuvre en tablier de cuisine, il fait des choses merveilleuses avec les pommes de terre, les tomates et les fruits comme les coings. Et que de poèmes il a élaborés avec une grande facilité. Nous les avons lus, c’est un chef d’œuvre. Il a dit lui- même dans une émission radiophonique d’il y a plus de cinquante ans, qu’il avait fini par comprendre que sa vocation était le roman et il a bien réussi dans le genre romanesque si bien qu’il a battu le record en nombre de romans qui ne sont pas facile à comprendre tant ils sont écrits dans un style relevé. Et en poésie, il n’y a pas de transmission, on naît poète ou non.
L’histoire de la poésie nous a appris que ceux qui sont devenus poètes n’ont pas reçu de formation, il n’a jamais existé d’école de formation en poésie, ceux qui sont devenus poètes l’ont été par eux-mêmes, ils sont nés avec le don de versifier ou se sont efforcés de le devenir après de gros efforts. Certains composent des vers avec la plus grande facilité, d’autres mettent du temps à trouver l’inspiration et à décider de la forme, vers à rime parallèle, croisée ou vers libres selon la conception des meilleurs écrivains. Ceux qui composent rapidement ont une forme fixe et il suffit d’avoir des idées bien claires, les mots pour les exprimer arrivent aisément, selon les propres mots de Boileau. Quelquefois, on cherche les mots qui riment avec d’autres comme dans la poésie classique. Toute poésie doit s’inscrire dans une perspective réaliste, surréaliste, romantique. Il des poésies chantées, la chanson est adapté à la poésie lorsque celle- ci est bien écrite, lorsque la poésie est orale, elle est perpétuée par la mémoire. Beaucoup de chanteurs prennent mot à mot les vers d’un poème comme texte chanté quand celui- ci plait. Le chanteur Jean ferrât a chanté les poèmes du grand écrivain Aragon. Chez nous, que de chanteurs ont chanté des poèmes de Si Mohand qui n’a jamais écrit ses textes qu’il a composés avec la plus grande facilité et oralement. En cherchant bien dans les chansons, on remarquera que quelques unes d’entre elles sont des poèmes émanant des écrivains.

Ce qui rapproche la cuisine de la poésie
Les deux sont des arts. L’art culinaire s’évertue à bien cuisiner pour le bonheur des consommateurs en choisissant les meilleurs ingrédients qui font les bons plats et qui excitent l’appétit parce que c’est bien préparé, bien cuit, bien épicé. On a tendance à vouloir ajouter quelque chose qui rende meilleurs les plats. Un domaine de la gastronomie que nous n’avons pas évoqué, c’est celui des gâteaux tant les pâtissiers inventent de nouvelles formes avec une grande diversité d’ingrédients. Les poètes composent leurs textes pour plaire à ceux qui aiment lire de la belle poésie, ils traitent de thèmes qui intéressent le public des lecteurs. Ces derniers se montrent de plus en plus exigeants en ce qui concerne la forme reflétant bien le fond. Les bons lecteurs aiment les compositions énigmatiques qui exigent de la réflexion pour arriver à comprendre le fond. Certains aiment user de symboles, métaphores qui donnent une meilleure forme exactement comme les cuisiniers et les pâtissiers qui cherchent à plaire à ceux qui consomment en faisant preuve d’originalité.
Boumediene Abed